Les biais dans la prise de décision collective – Partie 3

Nous arrivons à notre dernier article sur les biais de la prise de décision. Dans les articles précédents nous avons abordé les deux premiers biais, celui de la pensée de groupe et celui du biais dans le partage d’informations. Le dernier biais que nous allons aborder est celui du phénomène de polarisation ou la polarisation de groupe.

Qu’est ce que la polarisation de groupe ?

polarisation de groupe

Ce phénomène au nom un peu barbare est défini en 1976 par David G. Myers (1). Il le décrit comme étant « l’accentuation de la tendance initialement dominante dans le groupe ». Cette accentuation intervient quelque soit le sujet de la conversation.

L’origine du phénomène de polarisation  vient durisky shift, un phénomène qui apparaît également au sein des groupes, mais qui se définit comme la tendance à se diriger vers les décisions les plus risquées.

Pour illustrer le phénomène de polarisation, voici une courte expérience réalisée par Marisa Zavalloni et Serges Moscovici en 1969 (2) :

Des individus doivent réfléchir à une décision de manière individuelle, sur un thème de discussion donné. Après avoir pris une décision individuellement, ils sont réunis en groupe afin qu’ils puissent trouver une décision consensuelle. Puis, pour finir, le groupe est de nouveau morcelé, et les individus doivent se prononcer seuls, sur leur décision finale.
En suivant ces différentes conditions, la décision finale de chacun des membres du groupe a évolué vers la position la plus extrême du groupe.

Les conditions d’une situation de polarisation

Pour qu’un  groupe puisse se retrouver dans une situation de polarisation, 4 conditions doivent être concomitantes :

  • Le phénomène s’articule toujours autour d’une discussion.
  • Les points de vue des membres du groupe sont divers et créent des échanges.
  • La diversité des échanges s’inscrit dans une tendance correspondant au climat intellectuel de l’époque (appelé également le Zeitgeist).
  • L’implication des membres dans la discussion. Elle dépendra de l’affinité des membres du groupe avec le thème de discussion lancé. L’engagement dans la discussion dépendra également de l’organisation spatiale du groupe, si les membres sont en face-à-face la polarisation aura tendance à émerger plus rapidement puisqu’il y aura beaucoup plus de dialogues.

Par exemple, en 1977, Geneviève Paicheler (3)  a voulu vérifier les conditions de mise en place du phénomène de polarisation, et plus particulièrement celle du Zeitgeist :

L’expérience se déroule alors que le mouvement féministe est très présent en France. Un complice de l’expérimentateur s’infiltrait au sein d’un groupe de féministes et défendait soit un point de vue féministe, soit un point de vue anti-féministe. Lorsque le point de vue féministe était défendu, les attitudes des membres du groupes (des femmes) s’accentuaient. Mais, dès lors que le complice défendait un point de vue contraire, le point de vue des membres du groupe ne s’accentuaient pas et ne subissait pas de baisse.
Ici, nous remarquons que le phénomène de polarisation correspond à une accentuation de la façon de penser qui existait au préalable, au sein du groupe.

Les conséquences de la polarisation

Le phénomène de polarisation, dès qu’il s’installe dans un groupe, entraîne plusieurs conséquences. Maria Augustinova et Dominique Oberlé, en 2013 (4) nous dévoilent deux conséquences possibles :

  1. La polarisation comme phénomène dangereux du groupe : notamment pour les groupes prônant la violence tels que des terroristes. Il s’agit d’une extrêmisation des positions de l’ensemble des membres du groupe.
  2. La polarisation comme faculté d’innover : elle permettrait aux positions inexistantes au départ dans le groupe, de voir le jour. Effectivement, la polarisation pourrait favoriser un changement d’habitudes à travers une participation active aux discussions.

Nous savons comment apparaît le phénomène de polarisation et certaines conséquences quand il s’installe au sein d’un groupe. Mais pourquoi ce phénomène apparaît-il?

Certains auteurs nous ont donné quelques explications. En voici trois qui pourraient expliquer le phénomène.

Les explications de la polarisation de groupe

💡 Explication n°1 :

Tout d’abord, souvenez-vous, nous avions aborder dans le premier article sur le groupe, la notion de prototypage. En 1970, Henri Tajfel (5) annonçait que la position prototypique d’un groupe permettait de se distinguer des autres groupes. La polarisation est caractérisée par la recherche de cette position, idéale pour tous les membres.

💡 Explication n°2 :

Michael Brauer, Charles M. Judd et Melissa D. Gliner, en 1998 (6) introduisent le facteur intra-personnel. Lorsqu’un membre du groupe répète le contenu d’une attitude, il renforce cette attitude. De même, plus une information est répétée par quelqu’un et plus le phénomène de polarisation s’installera.

💡 Explication n°3 :

Enfin, La polarisation peut être due au renforcement de la tendance initiale présente dans le groupe. Ce renforcement résulterait de la prise de connaissance et de la prise en compte dans une discussion, des nouveaux arguments en faveur de cette tendance.

Conclusion

Pour finir, le phénomène de polarisation est un état du groupe par lequel les membres prennent des décisions. Il biaise évidemment celles-ci en les accentuant. Nous retiendrons que ce phénomène peut permettre le pire comme le meilleur au sein des groupes. Les auteurs n’ont pas spécialement trouvé de manière de l’éviter, mais nous savons aujourd’hui, comment il se produit et pourquoi il apparaît.

Voici que se termine la trilogie d’articles sur les biais de prise de décision collective. De nos jours, trois sont connus et validés scientifiquement. Mais, dans leurs relations sociales, les humains sont des entités en mouvement constant. L’environnement et la culture, entre autres choses jouent un rôle important dans l’évolution des groupes. Il ne serait pas étonnant de voir apparaître dans les années qui viennent un biais s’appuyant sur l’utilisation des nouvelles technologies.

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Références :

(1) : Myers, D;g., & Lamm, H. (1976). The Group Polarization Phenomenon. Psychological Bulletin, 83 (4), 602-627.

(2) : Moscovici, S., & Zavalloni, M. (1969). the group as a polarizer of attitudes. Journal of Personality and social Psychology, 12, 125-135.

(3) : Paicheler, G. (1977). Norms and attitude change II: The phenomenon of bipolarization. European Journal of Social Psychology, 7, 1-14.

(4) : Augustinova, M., & Oberlé, D. (2013). Psychologie sociale du groupe au travail : Réfléchir, travailler et décider. Paris : de Boeck

(5) : Tajfel, H. (1970). Experiments in intergroup descrimination. Scientific American, 223, 96-102.

(6) : Brauer, M., Judd., C.M., & Gliner, M.D. (1998). L’influence de la verbalisation répétée sur la polarisation des attitudes. In J.L. Beauvois, R.V. Joule, & J.M. Monteil (Eds.), Perspectives cognitives et conduites sociales (Vol. 6). Neuchâtel : Delachaux et Niestlé.

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